Yeux sombres/ Kerouac sur la brèche

Trouvé dans un exemplaire de la revue l’Infini, édité par Sollers et acheté 1 euro chez un bouquiniste, un beau poème inédit de Kerouac daté de 1941 qui rassure comme une compresse d’eau froide posée sur un front brûlant.

Souviens-toi par dessus tout, Petit, qu’écrire n’est pas
Difficile, n’est pas douloureux, que ça jaillit de toi
Avec aisance, que tu peux balancer une petite histoire à toute
Vitesse, que lorsque tu le fais ouvertement, lorsque
Tu veux imprimer une vérité, ce n’est pas difficile,
Pas douloureux, mais facile, plein de grâce, saturé d’une douce
Puissance, comme si tu étais un clavier doté d’un stock
De littérature illimité, énorme, infini
Et riche. Parce que c’est vrai; parce que c’est ainsi. Ne l’oublie pas
Dans tes moments plus sombres. Fais chauffer ton truc,
Touche juste, à l’américaine, tu te fous des critiques, tu te
Fous des thèses universitaires mortelles des professeurs, il ne
Savent pas de quoi il parlent, il sont
A côté de la plaque, ils sont froids; tu es chaud, tu es
Bouillant, tu peux écrire à longueur de journée, tu sais ce que
Tu sais;  souviens-toi de ça, Petit (…) ».

cherchant la maison de Kerouac, Denver

Souvenir lumineux d’avoir été entrainé dans une soirée en Hongrie,  la fille à l’entrée a le regard sérieux mais tient à peine debout. Elle cherche des yeux quelqu’un qui ne sera pas moi, mais soutient mon regard, de cette fragilité du corps et de cette force infinie tendue dans ses yeux sombres.

Un copain me rappelait il y a quelques jours cet épisode de « Sur la Route » où Dean Moriarty complétement pété s’inscruste à une soirée, ne daigne parler à personne et choppe la fille autour de laquelle papillonnaient tous les prétendants foireux et encravatés.

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Essai sur la guêpe

On a peut être embarqué  une fille en scooter dans Paris un soir.  Les lignes droites des quais de Seine, là où  » l’ombre du fleuve monte jusqu’au tablier du métro et ses lampadaires en chapelets » ( L.F Céline ) me plaisent beaucoup ces temps-ci.  A un feu rouge près de Jaurès, un vieil indien sur un scooter bricolé, bardé de scotchs, me regarde et me pointe du doigt son scoot’ avec un sourire malicieux :  » Ca, mécaniciens de merde. Scooter en plastique. Toi, c’est bon. Vespa, ça dure. »  On aurait dit une pub.

Pas grand chose qui arrive à la botte d’une soirée/ nuit passée en scooter à vadrouiller dans Paris, au fond. Le bourdonnement rassurant qui rappelle l’Inde et ses myriades de faux Vespa poussiéreux, chouettes, bruyants. Les quais, Eiffel Tower en papier peint, les pavés de la place de Clichy, le Boulevard Blanqui, la tôle de l’engin qui frémit quand on passe la quatrième. Paris est bath la nuit en scooter. La journée, beaucoup moins évidemment. Il aurait fallu que Desnos puisse se balader en scoot’ pour nous décrire la nuit sur le Pont au Change, et Aragon, et Brecht bien sur. Le Vespa, arme poétique rongée de modernité, pour un éloge du déplacement urbain… quand il ne tombe pas  en panne.

Interlude

Projecteur à rêve jetable

Bonheur préadolescent d’avoir eu à attendre la fin des vacances pour avoir les photos sur du papier photo glissant et lisse, et de l’excitation de l’attente chez le photographe à moustache de Friville-Escarbotin ( Picardie ). Sur le trottoir en sortant de la boutique, les photos extirpées vite, très vite, de la pochette en papier cartonné pour toutes les (a)voir dans la main en même temps alors que papa est encore occupé à payer à l’intérieur. Déçu parfois, certaines sont surexposées, moches, cadrées comme un pingouin, alors qu’on les croyaient forcément très belles quand on a appuyé sur le déclencheur en plastique, avant de tourner fiévreusement la petite route dentelée pour recharger le lumineux réservoir d’imaginaire.

Un peu triste alors, d’avoir vraiment achevé ses vacances, mais heureux quand même, photos remises vite fait dans la pochette avant d’entendre l’immuable «  Mets pas tes doigts dessus » de papa.

Souvenir d’un weekend end passé à Brighton, quinze ans et demi peut être, muni d’un appareil jetable à flash, grande fierté, et d’avoir ouvert l’appareil photo sur le ferry, foutant ainsi en l’air la chambre noire et toutes les photos, la grosse marbrure violette sur les photos liée irrémédiablement à la mélancolie de ce weekend end anglais. Mais la joie également du souvenir précis de la voix d’un animateur de colonie de vacances barbu, j’avais treize, quatorze ans, lors d’une sortie en mer : « De toute façon les plus belles photos, elles sont dans la tête, pas dans l’appareil ».

L’appareil photo, ce projecteur à rêve jetable, balayé par le numérique et un autre rêve, celui d’avoir ses collections de photos sur son ordinateur, toujours à portée de main. Les soirées à rêvasser en pyjama devant l’écran en mode panorama, et le plaisir de retrouver une photo perdue dans la jungle des fichiers. Le numérique, non pas cimetière des arts, mais nouvelle mise en scène du souvenir et du cliché perdu. Il n’y a qu’à voir l’état d’excitations de certains forums à la découverte de la photo inédite ( ?) de Rimbaud, copié collé de la photo, Facebook profile picture, déformations sur Photoshop. Et le Polaroid qui revient à la mode, vintage foireux mais révélateur du besoin de retrouver l’espace d’un instant le papier photo.

Intermède/ Café industriel

Café de l'Union, Tricot ( Picardie )

Et ce beau petit bout de poème, découvert au lycée, presque par hasard, me sciant le crâne de sa modernité au milieu du bachotage morose du bac français. Je découvrirais Beckett, et « El Desdichado » de Nerval cette même année, mais plus tard, bien plus loin dans l’année.


J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Zones – Apollinaire


Bleu Falaise

I’m cold as a new razor blade
Leonard Cohen

Les yeux rougis par le vent, les pieds glacés, quinze kilos sur le dos. Le regard rivé sur la boue devant soi, le corps jeté en avant par l’effort. Soudain, je relève la tête : un drôle de bleu à l’horizon, trop bleu pour être le ciel. Au-delà de la falaise dentelée, les mouettes tourbillonnent, j’en oublie les chaussures trempées, le pull qui colle de sueur froide à la peau, car la mer clapote gaiement en contrebas.

L’Islande, au dix-neuvième jour de marche. On est parti de Paris, avec en tête cette vague promesse, renouvelée sur le port de Reykjavik, de ne prendre le car ramasse-éclopés, qui fait le tour de l’île, que lorsqu’on en aurait eu notre dose, de paysages volcaniques, de sources d’eau chaude et d’islandaises en goguette.

On a rapidement quitté le cercle d’or et ses ribambelles de cars, gros poissons déversant leurs entrailles colorées sur le parking, gosses criards aux anoraks jaune fluo, cadres en excursion sous leurs casquettes rouges, retraités bardés d’appareil photos, c’était pas tellement pour nous, attirés comme des moustiques par la lueur de l’imprévu.

Le soir, sur la falaise, je plante la tente, l’entrée face à la mer. Avec la conscience heureuse, dans le ventre et dans la tête, d’une belle journée usée jusqu’à la trame. Demain, quand le soleil se lèvera, grosse boule pataude, je frissonnerai un peu en démontant la tente dans l’air du matin. Mais pour l’instant, assis dans l’herbe tiède du soir, je me dis que je ne serais bien nulle part ailleurs.

Esplanade de la Défense

« En levant le nez vers toute cette muraille, j’éprouvai
une espèce de vertige à l’envers, à cause des fenêtres trop
nombreuses vraiment et si pareilles partout que c’en
était écoeurant. »
L. F Céline  » Voyage au bout de la Nuit  »


Et c’est comme si on émergeait d’un bunker. La rame de métro quitte bruyamment la station, on est descendu, un peu brusqué poussé par les types en costards, sur le quai. L’ambiance très Seventies de la station de la Défense fait sourire. A moins que ce soit tout le RER A et les quais très larges ?  Même à la station Auber où pourtant personne n’est monté ?

Les stations du RER A rappellent un peu celles du métro de Moscou,  ses quais qui n’en finissent pas, sa foule compacte et engoncée des heures de pointe, ses équipes de contrôleurs somnolant aux coins des couloirs de marbre. Les grosses lettres blanches, les sièges, pour un peu on aurait bien rapporté le tabouret en plastique orange qui trainait chez mémé, ça va avec le décor. It fits in here.

On suit le flot des voyageurs qui restent groupés dans les escalators, dans les couloirs gris bétons, puis on monte enfin les marches vers la sortie. De l’air ! de l’air ! Et c’est comme si on émergeait d’un bunker.  Sur la dalle qui surgit soudain  devant les yeux les types s’éparpillent frénétiquement, accrochés à leurs attachés caisses. Et on reste un peu hébété, comme un gros poisson malhabile.

On lève soudain les yeux vers le ciel, vers ces fragments de ciel  qui se reflètent sur les centaines de vitres des immeubles environnants. Mosaïques de ciels, morceaux de nuages, comme découpés maladroitement au scalpel et plaqués sur ces surfaces brillantes par un architecte ivre. Certains en passant regardent furtivement ces milliers de miroirs, ces centaines de regards qui à présent se reflètent sur nos têtes.

On sourit aux reflets déformants, comme à la fête foraine, on s’amuse du vertige en levant la tête : tout là-haut, sur une brindille en acier, deux types minuscules lavent les carreaux. On se rappellent soudain qu’aux Etats-Unis, sur les premiers buildings, c’était les Indiens tirés des réserves qui faisaient ce boulot là, sous payés, hiver comme été. Ils ne connaissaient pas le vertige, contrairement aux Blancs.

L’urbanisme de la Défense est bien sur calqué sur ces business centers américains, dont les concepteurs, accompagnant leur projet de concentrer les entreprises près la capitale, ont également eu la volonté de développer en parallèle de ce regroupement des commerces de proximité, des endroits conviviaux, bref de transformer ces endroits de travail et de passage en lieux de vie.

On le voit aux Etats Unis, avec ces myriades de Starbucks stratégiquement situés près des tourniquets, des portes en verres et des entrées officielles des grattes ciels. On le voit en France avec les terrains de boules, les pelouse et fontaines. L’idée est de retenir les flux de populations qui transitent, transpirent et travaillent dans les immeubles de la Défense. Et ainsi d’éviter certaines tendances, comme à Detroit ( Michigan), où le business center devient, dès la nuit tombée, l’un des quartiers les plus dangereux du pays – très fréquenté dans la journée mais un lieu désert  et assez flippant la nuit venue – parking déserts, magasins aux vitres murées, sol défoncé…

Texte publié pour un projet éditorial lié à l’urbanisme (Paris 13 )