I’m cold as a new razor blade
Leonard Cohen
Les yeux rougis par le vent, les pieds glacés, quinze kilos sur le dos. Le regard rivé sur la boue devant soi, le corps jeté en avant par l’effort. Soudain, je relève la tête : un drôle de bleu à l’horizon, trop bleu pour être le ciel. Au-delà de la falaise dentelée, les mouettes tourbillonnent, j’en oublie les chaussures trempées, le pull qui colle de sueur froide à la peau, car la mer clapote gaiement en contrebas.
L’Islande, au dix-neuvième jour de marche. On est parti de Paris, avec en tête cette vague promesse, renouvelée sur le port de Reykjavik, de ne prendre le car ramasse-éclopés, qui fait le tour de l’île, que lorsqu’on en aurait eu notre dose, de paysages volcaniques, de sources d’eau chaude et d’islandaises en goguette.
On a rapidement quitté le cercle d’or et ses ribambelles de cars, gros poissons déversant leurs entrailles colorées sur le parking, gosses criards aux anoraks jaune fluo, cadres en excursion sous leurs casquettes rouges, retraités bardés d’appareil photos, c’était pas tellement pour nous, attirés comme des moustiques par la lueur de l’imprévu.
Le soir, sur la falaise, je plante la tente, l’entrée face à la mer. Avec la conscience heureuse, dans le ventre et dans la tête, d’une belle journée usée jusqu’à la trame. Demain, quand le soleil se lèvera, grosse boule pataude, je frissonnerai un peu en démontant la tente dans l’air du matin. Mais pour l’instant, assis dans l’herbe tiède du soir, je me dis que je ne serais bien nulle part ailleurs.
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