“En levant le nez vers toute cette muraille, j’éprouvai
une espèce de vertige à l’envers, à cause des fenêtres trop
nombreuses vraiment et si pareilles partout que c’en
était écoeurant.”
L. F Céline ” Voyage au bout de la Nuit ”
Et c’est comme si on émergeait d’un bunker. La rame de métro quitte bruyamment la station, on est descendu, un peu brusqué poussé par les types en costards, sur le quai. L’ambiance très Seventies de la station de la Défense fait sourire. A moins que ce soit tout le RER A et les quais très larges ? Même à la station Auber où pourtant personne n’est monté ?
Les stations du RER A rappellent un peu celles du métro de Moscou, ses quais qui n’en finissent pas, sa foule compacte et engoncée des heures de pointe, ses équipes de contrôleurs somnolant aux coins des couloirs de marbre. Les grosses lettres blanches, les sièges, pour un peu on aurait bien rapporté le tabouret en plastique orange qui trainait chez mémé, ça va avec le décor. It fits in here.
On suit le flot des voyageurs qui restent groupés dans les escalators, dans les couloirs gris bétons, puis on monte enfin les marches vers la sortie. De l’air ! de l’air ! Et c’est comme si on émergeait d’un bunker. Sur la dalle qui surgit soudain devant les yeux les types s’éparpillent frénétiquement, accrochés à leurs attachés caisses. Et on reste un peu hébété, comme un gros poisson malhabile.
On lève soudain les yeux vers le ciel, vers ces fragments de ciel qui se reflètent sur les centaines de vitres des immeubles environnants. Mosaïques de ciels, morceaux de nuages, comme découpés maladroitement au scalpel et plaqués sur ces surfaces brillantes par un architecte ivre. Certains en passant regardent furtivement ces milliers de miroirs, ces centaines de regards qui à présent se reflètent sur nos têtes.
On sourit aux reflets déformants, comme à la fête foraine, on s’amuse du vertige en levant la tête : tout là-haut, sur une brindille en acier, deux types minuscules lavent les carreaux. On se rappellent soudain qu’aux Etats-Unis, sur les premiers buildings, c’était les Indiens tirés des réserves qui faisaient ce boulot là, sous payés, hiver comme été. Ils ne connaissaient pas le vertige, contrairement aux Blancs.
L’urbanisme de la Défense est bien sur calqué sur ces business centers américains, dont les concepteurs, accompagnant leur projet de concentrer les entreprises près la capitale, ont également eu la volonté de développer en parallèle de ce regroupement des commerces de proximité, des endroits conviviaux, bref de transformer ces endroits de travail et de passage en lieux de vie.
On le voit aux Etats Unis, avec ces myriades de Starbucks stratégiquement situés près des tourniquets, des portes en verres et des entrées officielles des grattes ciels. On le voit en France avec les terrains de boules, les pelouse et fontaines. L’idée est de retenir les flux de populations qui transitent, transpirent et travaillent dans les immeubles de la Défense. Et ainsi d’éviter certaines tendances, comme à Detroit ( Michigan), où le business center devient, dès la nuit tombée, l’un des quartiers les plus dangereux du pays – très fréquenté dans la journée mais un lieu désert et assez flippant la nuit venue – parking déserts, magasins aux vitres murées, sol défoncé…
Texte publié pour un projet éditorial lié à l’urbanisme (Paris 13 )
Au vu des proportions européennes, débouler à la Défense à la nuit tombante a plutôt un air de concentré de Rotterdam que de business center US ; chacun sa persistance rétinienne.